Il n’a toujours pas mis à jour son profil X (ex-Twitter). On y lit, figé dans le temps, son dernier titre à l’Agence française de développement. La réalité, elle, file beaucoup plus vite. Papa Amadou Sarr, 46 ans, court entre Abidjan, Cotonou, Rabat et ces jours-ci Paris, sans laisser à son empreinte numérique le temps de suivre. Deux mois à peine après sa nomination à la tête de Porteo, l’un des conglomérats les plus offensifs du BTP en Afrique, l’ex-ministre impose déjà son rythme. Il veut prouver qu’un groupe régional peut jouer dans la cour des grands et rebattre les cartes d’un secteur longtemps jugé trop risqué.

Le nouveau patron du géant des infrastructures africaines ne se contente pas de se présenter : il se retrousse frénétiquement les manches d’un pullover couleur sombre, prêt à en découdre avec des projets titanesques, « trois options se présentaient à moi, alliant le geste à la parole : rester dans les institutions, retourner dans un gouvernement ou rejoindre la BAD. J’ai choisi le secteur privé, mais avec une vocation régionale », confie-t-il, dans un débit de parole ultrarapide devenu sa signature. « Je voulais une entreprise africaine, ancrée localement… et surtout, un rôle stratégique dans la première économie de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire », complète-t-il.

Porteo, un conglomérat qui trace son sillon depuis la Côte d’Ivoire

À Cotonou, il est difficile de croiser un responsable qui ne brandisse pas la nouvelle autoroute Sèmè – Porto-Novo comme un étendard. Dix kilomètres d’asphalte doublés, 157 milliards de F CFA engloutis – bien plus que les 89 milliards prévus initialement. Une inflation de chantier à la mesure des grands projets africains, mais ici, on préfère y voir le symbole d’un basculement. Porteo, présent dans sept pays – Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Sénégal, Guinée, Congo, Gabon – avance à un rythme qui fait pâlir les anciens champions : 309 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, 663 millions en 2024. Une ascension qui intrigue autant qu’elle dérange. Sarr, lui, balaie d’un geste l’idée de juteux contrats obtenus dans l’ombre de connexions politiques : pas de miracle, assure-t-il, juste un continent qui se réveille – et des entreprises prêtes à suivre le tempo.

Fondée au lendemain de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, alors que le pays avait tout à reconstruire, l’entreprise naît en 2011 sous le nom de Nicolas Srouji Establishment for Contracting (NSE), une société libanaise de BTP. Discrète et souvent ignorée par les observateurs, elle reste dans l’ombre des grands acteurs régionaux. En 2015, l’homme d’affaires ivoiro-libanais Hassan Dakhlallah prend le contrôle total, et ce n’est qu’en 2020 qu’elle devient Porteo, signe d’une ambition désormais clairement affirmée.

Mais derrière les chiffres et les chantiers, une bataille plus vaste se joue : celle de la crédibilité des États africains dans le secteur des infrastructures. « On entre progressivement dans une phase où l’Afrique peut industrialiser – au sens noble du terme – la préparation, la structuration et le financement de ses infrastructures. C’est une rupture historique », observe Me Baba Hady Thiam, expert redouté à la tête du cabinet Thiam & Associés. « Le narratif commence à évoluer, comme le montre de manière très concrète le projet Simandou. »

Longtemps, les bailleurs ont classé le continent africain dans la catégorie “imprévisible”. Contrats fragiles, foncier mal maîtrisé, gouvernements instables : la combinaison parfaite pour figer les financements. Entre 2016 et 2020, les investissements ne représentaient que 3 % du PIB africain, pour la plupart garantis par les bailleurs. « On observe une maturation réelle des États dans leur capacité à structurer et à négocier des projets complexes, une montée en compétences tangible des agences publiques spécialisées, et l’arrivée de nouveaux investisseurs pointe Baba Hady Thiam précisant également qu’il faut désormais compter avec une Chine plus sélective, un Golfe plus agressif, qui déploient des stratégies de plus en plus exigeantes en termes de gouvernance et de transparence ».

Sur tous les fronts : routes, autoroutes et souveraineté

« La Côte d’Ivoire offre la possibilité de réunir toute la Cedeao, via routes, autoroutes, ponts et ouvrages d’art », souligne Papa Amadou Sarr. La semaine dernière, il se rendait au Bénin pour rencontrer le président Talon sur un projet de 2 milliards d’euros destiné à désengorger Cotonou, après l’achèvement de la route vers Porto-Novo. « Aujourd’hui, nous sommes, je dirais, premiers sur les routes en Côte d’Ivoire », affirme-t-il.

Et l’ambition ne s’arrête pas là : « On veut être les premiers partout, même face à la concurrence, pousse Papa Amadou Sarr. Il explique : « Avec le repli des banques françaises, les géants du BTP comme Colas ou Bouygues, bousculés dans leurs circuits de financement habituels, sont en train de quitter progressivement l’Afrique de l’Ouest », observe-t-il, amusé par ce déplacement de forces qui consacre, selon lui, la montée en puissance des acteurs africains. Il en rit encore lorsqu’il raconte cette scène : une ambassadrice française, lui lance sans précaution : « Alors, c’est vous qui faites fuir les Français ? » Calme et assuré, il répond : « Je viens juste d’arriver. Mais ce que nous avons en tête va changer la donne. »

Et il vaut mieux le croire sur parole. L’arrivée de Papa Amadou Sarr ou PAS comme ses proches le surnomment a frappé dès les premières semaines : certains le trouvent froid, distant, trop sûr de lui ; d’autres saluent un dirigeant audacieux. Mais tous s’accordent sur un point : il ne laisse personne indifférent. Hassan Dakhlallah, fondateur et principal actionnaire de Porteo, ne cache pas son admiration : «  Papa fait partie de ces rares dirigeants qui savent conjuguer standards mondiaux et priorités souveraines africaines. C’est exactement ce que je voulais pour Porteo.  »

Une trajectoire entre rebonds et ruptures

Il faut dire que Papa Amadou Sarr n’est pas un ingénieur de chantier ordinaire. Son parcours, que son CV impeccable ne révèle qu’à moitié, est jalonné de choix à contre-courant. Dès l’enfance, il apprend à rebondir malgré un environnement familial atypique. Adolescent, il trouve sa place dans un système scolaire peu adapté à ses talents. En France, il enchaîne Sciences Po Paris, l’EHESS et Paris-I.

De 2008 à 2013, il collabore avec l’OCDE sur les objectifs de développement durable pour le G7 français. Son rapport attire l’attention de la Fondation Bill & Melinda Gates, au point que Bill Gates en personne assiste à sa présentation à Paris. Quelques semaines plus tard, il est recruté à Seattle avec un salaire confortable de 20 000 dollars. Mais la conviction qu’il cherche son avenir ailleurs grandit. En 2014, lors d’une mission au Sénégal, il tranche : il rentre, accepte un salaire quatre fois inférieur et choisit de participer aux transformations qui comptent vraiment.

Son passage à la DER le confirme. Ministre-conseiller de Macky Sall, puis à la tête de la Délégation générale à l’Entrepreneuriat Rapide (DER/FJ), il s’y impose comme un dirigeant affirmé, volontairement frontal. Le 8 mars 2022, il brise un tabou en dénonçant les discriminations faites aux femmes. Le prix est immédiat : il est débarqué. Mais loin d’en faire un traumatisme, il y voit la confirmation d’un homme qui assume ses positions. « J’ai été sanctionné pour avoir dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas », résume-t-il, sans amertume.

Père de deux garçons, musulman pratiquant et respecté dans les réseaux d’affaires, il rebondit vite, trop vite, diront certains, en devenant le premier Africain à piloter la mobilisation et les partenariats à l’AFD.

« Il a une vision panafricaine claire : il ne voit pas seulement des projets, mais des chaînes de valeur, des compétences à développer, des pôles à structurer. Papa transforme Porteo de l’intérieur », s’enthousiasme Hassan Dakhlallah.

Aujourd’hui, Porteo internalise tout, anticipe besoins humains et financiers, et se positionne sur l’avenir des infrastructures africaines. « Je suis conscient du changement climatique et de la nécessité de préserver l’environnement. Mais je viens d’un pays où beaucoup vivent encore dans l’extrême pauvreté. Si l’on ne construit pas de routes, d’autoroutes, de villes, comment créer des opportunités ? », prend-il à témoin. Pour Papa Amadou Sarr, développement économique et durabilité ne s’opposent pas : tout converge vers un continent capable de croître sans renoncer à ses ressources.

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